Les orphelins de la guerre 14-18


2009-05-26 | Poster par : A.M.*+R

 



Illustrations : photothèque du Secrétariat d'État aux Anciens Combattants.

La première guerre totale - Les pertes de la guerre - Les chiffres des veuves et des orphelins - Quels traitements pour les victimes de guerre avant la loi de 1917 ? - L’exemple d’une association d’orphelins de guerre  - La loi de 1917 en question  - Les pupilles de la nation - Une histoire qui reste à faire.

 

Au tournant de ce siècle, les peuples d’Europe connaissaient une période de dynamisme sans précédent. La révolution industrielle leur avait apporté une amélioration notable de leurs conditions de vie, ainsi qu’une foi nouvelle envers le progrès des sciences et des techniques. Mais cette vitalité reposait sur une compétition économique qui exacerbait les rivalités nationales et le militarisme.  A la «Belle Epoque » succéda la « Grande Guerre » que chacun pressentait sans pouvoir prévenir. Car si l’idée de la guerre était dans l’air en 1914, nul ne s’imaginait la forme qu’elle allait prendre.


La première guerre totale

Pour la première fois, un conflit conjuguait les masses d’hommes issues de la conscription avec les moyens de production intensive de l’industrie moderne. Il en résulta une grande indécision sur les champs de bataille, les militaires eux-mêmes n’étaient pas préparés à une guerre aussi technique. Mais, surtout, cette forme de guerre impliquait l’engagement absolu de toutes les ressources de la nation, hommes et biens, au front comme à l’arrière. Première guerre totale, elle a profondément marqué ses contemporains.
Quatre-vingt ans après, qu’évoque pour nous la guerre de 14 ?

Quelques noms marquants sûrement, comme la Marne ou Verdun ; le souvenir aussi d’un combat d’une cruauté extrême dans la boue des tranchées et dans les gaz toxiques ; et peut-être enfin, le sentiment d’une lutte inutile, véritable guerre civile européenne. Son importance dans notre histoire semble éclipsée par la  proximité de la Seconde Guerre mondiale et ses implications dramatiques.


Pourtant, il faut rappeler que ses conséquences finissent seulement de se faire sentir, avec la disparition des derniers témoins et le vieillissement de la génération suivante, dont de nombreux enfants qui ne connurent pas leurs parents. Ils furent eux aussi victimes des événements. Il convient donc, avant d’aborder le problème spécifique des orphelins de guerre, de dresser le bilan des pertes humaines occasionnées par la guerre, et leurs lourdes conséquences particulièrement pour la France.
 

L’Europe saignée, la France exsangue

La France a fourni un effort de guerre  considérable. Sur son sol se sont déroulés les combats les plus âpres et la décision finale y a été remportée. Mais, si elle finit la guerre au premier rang des vainqueurs, c’est au prix de sacrifices qui vont profondément marquer la société française. Car les pertes ne sont pas en proportion de sa puissance réelle. Elle compte 1,5 million de morts, sur les 8 ou 10 millions causés par la guerre.
C’est 10 % de la population active qui a disparu, et il faut y ajouter trois millions de blessés, dont 750 000 invalides et 125 000 mutilés, les “gueules cassées”. L’infanterie, qui subissait l’essentiel des pertes, engloutissait les forces vives du pays. Elle se composait par la force des choses d’hommes dans la force de l’âge, entre 20 et 45 ans. On a compté que, sur dix hommes de cet âge en 1914, deux avaient été tués, un restait à la charge de la communauté, et trois restaient temporairement amoindris. Dans certain cas, c’est 30 % d’une seule classe d’âge qui fut emportée par la guerre…

On parla d’une génération perdue.
Seules la Russie et l’Allemagne eurent des pertes plus élevées mais des populations plus importantes; or la France de 1914 comptait à peine 40 millions d’habitants. Même le retour de l’Alsace-Lorraine ne lui permit pas de retrouver sa population d’avant-guerre.   
 

Les victimes civiles de la guerre

Derrière le front, la population civile constituait la véritable seconde ligne des belligérants ; son travail et son bon moral furent essentiels aux opérations militaires. Qu’on se souvienne de ce dessin de presse montrant deux poilus commentant les nouvelles dans la tranchée :
« Pourvu qu’ils tiennent.
- Qui ça ?
- Les civils
! »
 

La guerre signifiait pour eux le retour de maux que l’on croyait disparus : disettes, épidémies et parfois l’invasion de leur sol : 570 000 décès toutes causes confondues.
Surtout, 600 000 veuves et quelques 750 000 orphelins de guerre constituaient un problème social de grande ampleur. Le nombre d’orphelins est en fait relativement faible par rapport à celui des combattants disparus, mais, on l’a dit, ce sont surtout des hommes jeunes, donc sans enfants,  qui  disparaissaient. Jamais pourtant le problème de l’aide à ces familles ne s’était posé aussi massivement.
Il convenait de restituer ce contexte avant d’aborder le problème spécifique des orphelins de cette guerre.

Les enfants victimes de guerre

Jusqu’à l’instauration du statut de Pupille de la nation, sur lequel nous reviendrons, l’aide aux veuves et aux orphelins était essentiellement laissé à l’initiative des solidarités traditionnelles, familles, voisins, sociétés de bienfaisances. A dire vrai, l’Etat n’était pas préparé à prendre en charge un aussi grand nombre de familles en détresse : le Code des pensions en vigueur datait de 1831 !
La société française était encore majoritairement rurale, et beaucoup d’enfants pouvaient trouver refuge dans leur proche voisinage. En ville, ce sont les corporations de métiers qui organisaient l’entraide. Dès le début des hostilités pourtant, nombreux sont les  enfants qui doivent eux-mêmes se prendre en main. Ainsi, à Héry dans l’Yonne, le jeune Gilbert Chouart, onze ans à peine, qui, auprès de sa mère et de ses deux cadets, reprend le travail du père à la ferme et s’occupa seul des travaux des champs et des soins aux animaux jusqu’en septembre 1914.

Contrairement aux enfants abandonnés, les orphelins de guerre étaient rarement sans soutien, à commencer par leur mère. Celle-ci pouvait facilement trouver du travail, l’industrie de guerre embauchant de plus en plus de femmes pour des tâches toujours plus qualifiées pour relayer les hommes mobilisés. La hausse des prix obligea de nombreux enfants à trouver un travail d’appoint.
Encore fallait-il ne pas avoir d’enfants en bas âge. Même dans le cas où les ressources du foyer seraient assurées se posait le problème de l’éducation de ces enfants. Les années de guerre furent marquées par la recrudescence de la délinquance d’enfants et d’adolescents marginalisés. Leurs bandes pouvaient s’appeler le  “Z” ou “les Gentlemen-Détectives”, des noms tirés des films américains déjà populaires et de romans à quatre sous. Ils s’efforçaient d’imiter leurs héros en se faisant connaître par de nombreux forfaits qui, eux, n’avaient rien d’imaginaires. Leur cas releva davantage de la justice que de l’assistance publique, mais il est révélateur du mal de vivre qui pouvait s’emparer de ces enfants trop vite grandis, en l’absence d’une forte présence adulte.


Les œuvres de bienfaisance, relais de solidarités

En l’absence d’une politique d’aide, des associations caritatives furent longtemps les relais de la solidarité nationale. Elles pouvaient avoir pour origine une base mutualiste et corporatiste, comme la Fédération Nationale des Orphelinats, ou confessionnelle, telle l’Association Nationale Française pour la protection des familles de morts pour la Patrie. Elles ont pour point commun d’unifier les initiatives locales des nombreuses unions provinciales d’orphelinats et d’œuvres d’adoption. Mais leurs actions sont multiples, et ne concernent pas les seuls orphelinats.

En premier lieu, elles organisaient l’aide matérielle aux veuves de guerre, par des dons de fournitures ou d’argent, ou par leur placement auprès d’un employeur. Ces associations ne se contentaient pas d’une simple répartition de la charité publique, mais plaçaient l’éducation au centre de leurs préoccupations : des bourses d’apprentissage, voire des colonies de vacances, sont organisées par leurs soins. Le placement des enfants n’avait lieu qu’en l’absence d’un tuteur et n’était donc pas la situation la plus fréquente. L’idée de préserver autant que possible l’avenir de cette génération sacrifiée était déjà présente dans les esprits pendant la guerre.
Ces associations de bienfaisance prirent une importance croissante à mesure que leur utilité et le dévouement les rendaient indispensables. Prenons l’exemple de l’Association Nationale pour la protection des Veuves et des Orphelins de la Guerre, dite des “Bons-Enfants”. Cet important regroupement d’associations catholiques fut fondé en novembre 1914. Il recensait le nombre d’orphelins secourus lors de son Assemblée Générale, chaque 1er de l’an, soit :

- 370 enfants en 1915.
- 1 100 enfants en 1916.
- 10 000 enfants en 1917.
- 22 000 enfants en 1918.
 

Ajoutons à cette liste les quelques 6 000 parrainages américains organisés avec l’aide de la Croix-Rouge U.S., et les 9 000 enfants soutenus par ses treize unions provinciales affiliées. Cette aide prenait d’abord la forme d’une petite pension de secours aux veuves, mais toutes les formes d’actions que nous avons évoquées étaient envisagées. Avec l’aide de noms prestigieux, les dons étaient recueillis par ce réseau associatif dans tous les pays alliés, jusqu’en Australie, au Brésil ou au Siam. En 1917, parmi ces milliers d’orphelins, seuls 441 étaient placés dans 31 maisons d’accueil. Citons l’orphelinat “La Famille”, fondé par une veuve de guerre, la ferme-école de la Pilatière  dans la Vienne, ou encore l’école professionnelle des Andelys.


Les Pupilles de la Nation

Il y avait peu de précédents historiques à l’adoption d’enfants par la Nation, les cas ne s’étaient présentés au gré des circonstances qu’à titre symbolique. La Convention avait accordée des adoptions individuelles, puis Napoléon avait fait adopter les enfants des soldats morts à la bataille d’Austerlitz en 1805. Les journées révolutionnaires de juillet 1830 ou de juin 1850 avaient également été suivies de telles mesures, toujours à titre de compensation exceptionnelle.
L’expression “Pupille de la Nation” apparaît dès 1915 dans les premiers projets de loi concernant les enfants victimes de guerre, avec l’idée d’assurer leur instruction aux frais de l’Etat. Les conditions générales de l’œuvre à entreprendre étaient comprises mais il restait à imposer un texte qui satisfasse les défenseurs des droits de la famille.
Dans l’esprit des législateurs, l’objet de la loi est “l’accomplissement d’un devoir social né de la guerre”  c’est autant un droit de réparation pour les dommages moraux causés par la guerre qu’un droit d’adoption par l’Etat. Il s’agit de “sauver de la misère morale et intellectuelle” une génération douloureusement marquée par la guerre. Clémenceau participa à sa rédaction, avec une quarantaine d’autres parlementaires.

C’est la Loi du 27 juillet 1917 qui définit le statut de Pupille de la Nation dans un cadre très large. Elle garantissait la protection de l’Etat à tous les enfants orphelins “du fait de la guerre” et non pas seulement “orphelins de faits de guerre”. Cette précision étendait le domaine de la loi aux enfants des victimes civiles et à ceux des militaires morts pendant leur incorporation, quelle qu’en soit la cause (accident, maladie). Les Alsaciens et les Lorrains y avaient droit en principe, ainsi que les sujets des colonies françaises. La question des enfants de militaires présumés disparus fut un temps débattue, mais les mêmes droits leurs furent finalement accordés, par souci d’équité.
Accordé sur demande du représentant légal de l’enfant, le titre de Pupille lui  accordait un traitement ainsi que la gratuité des soins et de l’instruction jusqu’à sa majorité, à l’époque 21 ans. Les bourses d’études et d’apprentissage s’accompagnaient de places réservées dans la fonction publique, comme celles laissées aux militaires.

Un Office National des Pupilles de la Nation fut chargé d’arbitrer tous les cas de figures en liaison avec des correspondants du canton et de la commune, souvent le Maire ou l’instituteur. Il dépendait du Ministère de l’Instruction Publique. La réforme du Code des pensions, en 1919, compléta ce dispositif.
On comptait 305 000 pupilles au 11 novembre 1919, dont 5 000 orphelins placés dans des établissements d’Etat. Mais leur régularisation est souvent tardive, car laissée à l’initiative des familles : ils sont encore 285 000 en 1931.

Le titre de Pupille conférait à ces enfants un prestige moral particulier, un peu comme la mention “Mort au champ d’honneur” sacralisait leurs pères. Les Pupilles sont souvent considérés comme une “nouvelle noblesse” aux yeux des responsables de l’époque. Conscients du rôle particulier qui était le leur, les pupilles s’organisèrent, pendant l’entre-deux guerres en associations, à l’instar des anciens combattants.

Si l’on connaît le rôle des organismes d’aide aux orphelins de guerre, l’histoire de ces enfants serait celle d’autant de cas particuliers. Cette histoire-là reste encore à faire, avant que la disparition des derniers témoins ne la rende impossible.

Dominique Guillemin

 

Première parution : Pupille spécial 80ème anniversaire, août 1998.

Pour en savoir plus :

Histoire de l'Oeuvre des Orphelins des Douanes en cinq parties.

1948 : Le baby-boom en France

1998 : Enfants meurtris par le SIDA.

Itinéraire : le numéro spécial 80ème Anniversaire.